Oh certes ! les vouloir repousser d'un revers de main négligent, les renvoyer à la monstruosité, à l'innombrable serait si commode et si confortable pour les belles âmes que nous sommes. On pourrait lire de telles lettres en prenant des poses tour à tour effarouchées et indignées, en jouant le beau rôle du justicier, et l'on croirait échapper soi-même à l'abjection, en étant toujours dans le camp du bien. Ah ! que la tentation est belle d'être du côté des civilisés contre les barbares !
Mais nous voulons remuer cette fange familière qui trouble l'eau pure de notre âme. Non pour jouer encore le beau rôle, mais parce que nous savons que nous sommes, nous aussi, capables du pire. Nous voulons contempler la bête immonde tapie dans la vase, froidement, et nous mirer dans son regard, jusqu'à deviner dans sa pupille notre propre silhouette. Car découvrir que les auteurs de ces lettres nous sont proches, c'est renoncer à faire l'ange. Et renoncer à faire l'ange c'est, peut-être, nous garantir de ne plus faire la bête.
Qu'on se le dise : autopsier les lettres de délation ne nous rend pas meilleurs. Mais sans doute cela nous rendra-t-il moins perméable au vice, lequel consiste justement à nous croire meilleurs. En peu de temps, en l'espace d'un siècle de fer et de feu qui a vu la mort se faire industrie, nous sommes devenus de vieilles âmes. Quel enfant, quel nouvel évangile voudraient nous faire croire que ce voyage erratique dans nos bourbiers intimes nous conduira à une lumière salvatrice ? Mais ce que nous aurons perdu en certitude et en candeur, nous l'aurons gagné en maturité et en âge. Hitler promettait mille ans de pouvoir au Reich et à la culture allemande. Ces lettres nous ferons gagner dix mille ans dans la connaissance de la nature humaine.
Alain Guyard
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